Conclusion

Par Mme Chabin

Avant de revenir sur les enseignements et débats de la journée, je crois qu’il faut adresser un grand bravo à Valérie Poinsotte et à tous les étudiants du DESS d’archivistique d’Angers qui nous ont offert cette opportunité de parler si longuement d’archivistique et de réfléchir à l’avenir de la discipline. Ils ont plus que mérité nos applaudissements.

La journée a d’abord été l’occasion d’une triple synthèse. La première fait le point sur l’état de la recherche en archivistique outre-Atlantique où l’on note la présence de nombreux théoriciens et des acceptions plus ou moins larges mais toujours complémentaires des différents champs de recherche en archivistique. La seconde synthèse concerne l’archivistique française et les travaux réalisés depuis le milieu du xixe siècle à partir du principe du respect de fonds, de la définition de la notion d’article et de la pratique de générations d’archivistes, en matière de conservation préventive, de droit de la communication d’archives ou d’élaboration de tableaux de délais de conservation. Enfin, la troisième nous permet de comparer le domaine de l’archivistique avec celui de la bibliothéconomie, discipline plus structurée, autour du rôle fédérateur de l’ENSSIB, et dotée de moyens et de programmes de recherche que les archivistes ne peuvent que lui envier.

Sur le plan transversal, les exposés des séances relatives au droit, à l’histoire et aux sciences de l’information ont permis de voir concrètement quels étaient les points d’articulation avec l’archivistique et donc les zones de collaboration et d’enrichissement mutuel entre ces différentes disciplines.

La question reste toutefois posée de savoir si la recherche en archivistique est un domaine de recherche en soi, si elle a un objet et des principes propres qui en font une discipline à part entière ou si, au contraire, empruntant largement aux autres disciplines, elle serait à considérer comme partie intégrante d’une, voire de plusieurs d’entre elles.

De l’ensemble des interventions et des débats sur la pratique archivistique et ses relations avec le droit et l’histoire, je tire un certain nombre de constats et points de convergences, mais aussi différents points de divergences qui ne sont pas moins intéressants.

Tout le monde s’accorde pour reconnaître que l’archivistique connaît aujourd’hui une certaine vitalité, même si d’aucuns développent des activités archivistiques sans les nommer comme d’autres faisaient jadis de la prose.

L’unanimité se fait aussi, malheureusement, sur l’absence de moyens dédiés à l’archivistique et l’absence ou la faiblesse, en France, des structures qui pourraient accueillir ces travaux de recherche. Ce constat ne peut que souligner l’importance des publications en matière archivistique, par exemple dans la Gazette des archives qui reste l’organe français principal mais non plus le seul, sans compter le développement des publications électroniques.

Au plan des divergences, on remarque une différence d’appréciation du bilan archivistique français, jugé surtout positif par certains tandis que d’autres voient davantage le retard pris, notamment en comparaison avec l’international, à la manière du verre à moitié vide ou à moitié plein. Tout dépend du point de vue où l’on se place mais il faut bien admettre que l’image de l’archivistique française à l’étranger s’est quelque peu ternie au cours des vingt dernières années, ce qui n’est pas forcément une critique des travaux réalisés mais peut-être un défaut de capacité d’adaptation et d’échange, lequel n’est sans doute pas imputable au seul recul de la francophonie dans le monde. Une discipline peut à bon droit s’enorgueillir de ses racines profondes et des travaux de qualité accomplis au cours des décennies et siècles passés mais ne doit pas y trouver un argument pour ne pas se renouveler. Pour prendre une comparaison végétale, je dirais que les racines majestueuses des banians et des ficus magnolioides sont impressionnantes mais que le feuillage nouveau des arbres au printemps n’est pas moins intéressant pour témoigner de la vitalité de la nature.

Quant à la question de savoir qui doit être le moteur de la recherche en archivistique, on rencontre deux positions : d’un côté, le rôle que doit jouer l’État et la Direction des archives de France dans ce domaine ; d’un autre côté, le souhait d’une recherche promue et menée par des centres de recherche autonomes, au premier rang desquelles se situeraient les universités.

La relation entre archives et histoire est, elle aussi, appréciée diversement. Après avoir eu pendant longtemps le statut de science auxiliaire de l’Histoire, l’archivistique voudrait aujourd’hui s’en démarquer ; c’est du moins l’avis de ceux qui voient l’ouverture vers les sciences de l’information comme une nécessité pour garder un rôle actif sur les archives en formation, autrement dit sur la constitution des sources historiques de demain. C’est là la concrétisation de l’évolution de la place des archives dans les administrations, dans les entreprises et dans la société en général, laquelle évolution tend à faire s’opposer quelquefois la valeur patrimoniale traditionnelle des archives et leur valeur managériale, opposition qui n’est du reste pas fatale. Encore un sujet de réflexion à approfondir.

Une des conséquences de la remarque précédente est la réticence de certains archivistes face au développement des théories et méthodes d’organisation en amont des documents d’archives dans les entreprises et les organismes publics, en s’appuyant sur les systèmes d’information, tel que le Records management, qui serait de la théorie déconnectée des pratiques quotidiennes. Je m’inscris pour ma part en faux contre l’idée que le Records management tel qu’il est décrit dans la norme internationale en cours, n’apporterait rien à la discipline archivistique et au métier des archivistes mais je ne détaillerai pas mes arguments car je risquerais de vous retenir jusqu’à minuit. Je dirai simplement qu’il faut se méfier des analyses ou des traductions trop hâtives des expériences des autres et que, si ce qui est bon là-bas n’est pas forcément bon ici, ce n’est pas nécessairement mauvais non plus.

Un point de divergence encore, qui peut apparaître comme un détail mais tout de même un détail révélateur du débat entre les archivistes : la rédaction d’instruments de recherche constitue-t-elle une démarche de recherche en archivistique ? Les avis sont partagés et les arguments sont nombreux pour justifier que tant la description archivistique que la rédaction de l’historique de l’organisme dont le fonds est analysé participent de la recherche en archivistique. Là non plus, la discussion n’est pas close.

Plus généralement, il ressort des exposés et surtout, me semble-t-il, des interventions de la salle, qu’il ne faut pas négliger ce qu’on pourrait appeler l’environnement de la recherche en archivistique, c’est-à-dire les conditions préalables à l’exercice de cette recherche. Il y en a trois : d’abord, la définition d’objectifs plus précis pour la recherche en archivistique, la formulation d’une stratégie qui préciserait les rôles respectifs de l’Etat et des autres instances de recherche ; ensuite, le fait que les archivistes travaillent pour d’autres catégories de personnes qui sont en quelque sorte leurs « clients », ce qui suppose d’intégrer l’attente et le besoin du client par rapport au service archivistique et à la recherche qui trouvera son application dans ce service ; cela suggère également d’intégrer les évolutions culturelles ou technologiques qui modifient l’environnement de travail du client ; enfin, il faut admettre le primat économique dans la gestion des archives, tant patrimoniales que managériales, c’est-à-dire la nécessité d’études d’opportunité et de faisabilité des projets d’archives, l’évaluation des coûts supportés par le client ou la collectivité, la rédaction d’un cahier des charges des travaux archivistiques.

Pour terminer, je voudrais nous projeter dans l’avenir, disons en 2010, au moment de la rentrée universitaire. Nous sommes conviés à une réunion de présentation des sujets de thèses des doctorants du département archivistique. J’ai la liste des sujets sous les yeux, permettez-moi de vous la communiquer :

  • la diplomatique contemporaine et la signature électronique ;
  • les relations entre archivistes et historiens au xixe et au xxe siècles ;
  • structure d’archives et format de fichier ;
  • les effets rétroactifs de la loi et des contrats sur les archives ;
  • les relations entre le records management et l’archivistique classique ;
  • l’archivistique face à la philosophie, la sociologie et la problématique historique ;
  • conséquences de la centralisation de l’archivage électronique sur le métier d’archiviste ;
  • l’impact des évolutions politiques et économiques sur les archives, exemple : les archives des groupes issus d’une fusion ;
  • tri et recherche historique : objectivité ou subjectivité liée à un public ? ;
  • la genèse des textes réglementaires fondateurs affectant les archives ;
  • la relation client/fournisseur dans le traitement des archives ;
  • les archives « orphelines » : problématique et méthodes spécifiques ;
  • mode de production et de circulation de l’information dans l’entreprise : interaction avec les besoins de pérennisation.

Mais quand on y songe, 2010 n’est pas si loin…

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