Compte-rendu de la journée d’étude 2007

À l’écoute des publics des archives : leurs identités, leurs attentes, nos réponses

Journée d’études organisée par les étudiants du master 2 professionnel « archives et réseaux documentaires » de l’université d’Angers et l’AEDAA – 9 mars 2007

Compte rendu des interventions

(élaboré à partir des résumés des intervenants et des notes des étudiants)

Introduction :   l’évolution   des   publics   des   archives   depuis   les   années   soixante,  par Élisabeth Verry, directrice des archives départementales de Maine-et-Loire

En  introduction à  la  journée d’études,  Mme Verry propose un retour historique sur l’évolution   de   la   fréquentation   des   services   d’archives   publics   en   France   au   cours   des cinquante dernières   années.  Elle  estime que   la  période  est  caractérisée  par  une pulsation ternaire : une forte croissance des publics à l’extrême fin des années 1960 et au tout début des années 1970  laisse  la place à une phase de stagnation qui  dure  jusqu’au début  des années 1980, marquées par une nouvelle accentuation de la progression du nombre de lecteurs. Ainsi, le nombre de lecteurs différents enregistré par les archives départementales de Maine-et-Loire était de 380 en 1968 ; il passe à 746 en 1975 et dépasse le millier en 1984. Cette augmentation se   poursuit   à   un   rythme   soutenu   jusqu’aux   environs   de   1995,   date   à   laquelle   un
ralentissement, voire une stabilisation, interviennent.
Mme   Verry   insiste   sur   la   césure   des   années   post-soixante-huitardes.   C’est effectivement   dans   ces   années,   à   la   faveur   de   la   réforme   des   études   universitaires   et d’évolutions sociétales fortes, que s’ancrent les deux moteurs qui alimentent la croissance des publics des archives jusqu’aux années 2000 : l’explosion des travaux de recherche historique de   type   universitaire   et,   parallèlement,   l’irruption   d’un   public   amateur,   généalogiste notamment.

Thème 1 : le public des archives aujourd’hui

Publics et archives : comprenons-nous ! Résultats de l’enquête menée auprès des usagers des   archives   départementales   de   Maine-et-Loire,  par   les   étudiants   du   master   2 professionnel « archives et réseaux documentaires » de l’université d’Angers (représentés par Agnès Janssens, Marie Siniscalco, Sarah Thévard)
Les   résultats   sur   les   publics   des   archives   départementales   de  Maine-et-Loire ici présentés sont issus de deux enquêtes, l’une qualitative, l’autre quantitative, menées à la fin de l’année 2006 et au début de l’année 2007. L’enquête quantitative repose sur un questionnaire de   63   questions   adressé   à   un   échantillon   aléatoire   de   500   lecteurs.   290   questionnaires correctement remplis ont pu être utilisés. Une enquête qualitative par entretiens a été menée complémentairement   auprès  de  douze  usagers  des   archives  départementales  de  Maine-et-Loire (trois généalogistes, trois historiens ou érudits locaux, deux chercheurs universitaires, un notaire, trois enseignants usagers du service éducatif).
Le lecteur type des archives départementales de Maine-et-Loire est un homme de 54 ans,  habitant  Angers,  peu mobile.   Il  a peu déménagé dans sa vie.  C’est  un  retraité ayant accédé   à   l’enseignement   supérieur   au niveau  bac  plus  4  et   ayant   exercé  une  profession intellectuellement supérieure : cadre, enseignant, ou chercheur. Ce lecteur se caractérise par des pratiques culturelles (visites culturelles telles que les musées, des chantiers de fouilles, les expositions…)  ou de  loisirs   (cinéma,   théâtre,  concerts  divers…)  élevées  et  variées. Il  est familiarisé avec l’usage de l’ordinateur et d’Internet.
Comme on peut  s’y attendre,   le  lectorat  des archives départementales de Maine-et-Loire est structuré autour de deux groupes : les généalogistes et les historiens. Mais l’enquête fait apparaître de fortes parentés ou passerelles entre les deux ensembles. Si 48% des lecteurs font  exclusivement  de  la généalogie en amateur et si les chercheurs et historiens exclusifs représentent 28% des lecteurs, on note que les lecteurs qui revendiquent à la fois l’histoire et de la généalogie représentent 24% du total (72% des lecteurs font de la généalogie tandis que 52% des lecteurs font de l’histoire). De même, bien que les généalogistes appartiennent à des catégories socioprofessionnelles légèrement plus modestes que l’ensemble des lecteurs, leurs pratiques culturelles sont aussi assidues et leur niveau d’études se  rapproche de celui des autres lecteurs (45% ont fait des études supérieures contre 53%).
Interrogés sur la finalité et la motivation de leur fréquentation des archives, plus des deux tiers des personnes sondées considèrent qu’il s’agit d’une pratique de loisirs ou d’épanouissement personnel. Ils ne sont que   13%  à  mettre en avant l’existence d’une obligation, quelle qu’en soit la nature. Contrairement aux idées reçues, le lectorat des archives départementales de Maine-et-Loire n’est composé que d’un quart d’habitués :  la moitié des lecteurs sont venus la première fois aux archives il y a deux ans ou moins.
Enfin, l’enquête met  en  lumière  un  taux de  satisfaction globale très remarquable : 71 % des lecteurs expriment une satisfaction sans réserve. Les mécontentements les plus forts concernent le fonctionnement des appareils de reproduction de microfilms, ainsi que  leur coût. Par ailleurs, 35 % seulement se déclarent totalement satisfaits par les  instruments de recherche, leur existence ou leur mode de présentation. La connaissance des  publics : bilans statistiques, analyses et prospectives par  Pierre Fournié, responsable du département des publics à la direction des Archives de France.
Traditionnellement, les publics des archives sont répartis en trois catégories : les chercheurs et les universitaires ; les amateurs (le plus souvent généalogistes) ; les agents des administrations (services versants). Il faut y ajouter le public scolaire et le public fréquentant les différentes animations culturelles. L’importance de ces publics se traduit en premier lieu dans les bâtiments d’archives, dont la vision est fondamentalement renouvelée : les fonctions de conservation et les fonctions d’accueil sont distinguées ; ils sont plus ouverts sur l’espace public, insérés dans un environnement architectural et urbain qu’ils contribuent à structurer.
En 2004, dans les seules archives départementales, il existait près de 3 600 places réservées à la consultation  des  originaux, 1 200 places  pour la  lecture  des  microfilms et 452 places dévolues à la consultation des documents numérisés. D’autres espaces existent pour le public, tels que les salles d’exposition, les auditoriums, les espaces dédiés à l’action éducative et les archivobus.

Quelques chiffres permettent de mieux appréhender les lecteurs du réseau des Archives de France, c’est-à-dire des services à compétence nationale,  des archives départementales et des archives communales, pour l’année 2005. Les documents d’archives ont été consultés par près de 300 000  lecteurs différents,   répartis de  la manière suivante : 12 000 pour les Archives nationales,  182 000 pour les archives départementales et 103 000 pour  les archives communales. Au cours de 900 000 séances de travail, 4 600 000 communications de documents ont été assurées dans les divers services accueillant du public : 138 000   communications   aux   Archives   nationales,   3 300 000   pour   les   archives départementales, et 1 200 000 pour les archives communales. Les enquêtes effectuées auprès des archives départementales et des archives communales ont confirmées que près des deux tiers des lecteurs étaient des généalogistes. Les résultats de l’enquête menée en 2003 auprès des lecteurs fréquentant les archives nationales sont tout  aussi   éloquents :   un quart des lecteurs  s’y adonnent  exclusivement à la généalogie.  Pour les seules Archives  nationales d’outre-mer, ce taux approche  les 50%. En 2005, les  chiffres clé à retenir concernant les publics   scolaires   sont   les   suivants :   environ   10 000   élèves   pour   les  Archives   nationales (Paris), environ 110 000 pour les archives départementales (en hausse par rapport aux années précédentes) et environ 20 000 pour les archives communales. De 1982 à 2003, le nombre des expositions présentées dans  les services d’archives publics évolue de  la manière suivante : 116 en 1982,  246 en 1988,  450 en 1998,  456 en 2003.  La part  prise par les  expositions organisées   par   les   services   éducatifs   d’archives   diminue   au   profit   d’expositions   « tous publics ». Les thématiques sont désormais diversifiées,  les scénographies ambitieuses et les supports de plus en plus variés. Il existe des difficultés à établir des statistiques fiables sur la fréquentation des  expositions.  Pour  2003,  cette  fréquentation a été  ainsi  évaluée :  33 000 visiteurs pour  les Archives nationales,  170 000 pour  les archives départementales,  120 000 pour les archives communales. En 1999, si 7 expositions des archives départementales avaient attiré plus de 10 000 visiteurs, le public de la majorité d’entre elles ne dépassent pas les 1 000 visiteurs. Il existe plusieurs outils pour connaître le public des archives : les rapports annuels sur l’activité   des   services   publics   d’archives,   les   analyses   quantitatives,   les   enquêtes   du département   des   études,   de   la   prospective   et   des   statistiques   du  ministère.   Le   projet d’observatoire des publics doit permettre de mettre en place des dispositifs et des indicateurs pour la connaissance des publics par la réalisation d’études qualitatives et grâce à des outils d’auto-évaluation.  Pour   les archives départementales et  communales,  une enquête de 2001 dessine un public plus âgé (en moyenne 50 ans) et plus instruit que la population nationale. Les mobiles de fréquentation des lecteurs sont la recherche de documents pour faire valoir des droits,   les   recherches   nécessitées   par   des   études   universitaires   ou   par   l’activité professionnelle,  puis   les   recherches  dans   le cadre des   loisirs  ou des  centres  d’intérêt  des lecteurs. Les usagers sont occasionnels, pour faire valoir un droit par exemple,  ou réguliers dans le cas des historiens et des généalogistes. L’enquête menée en 2004 sur les publics des Archives nationales fait apparaître que plus  de  la moitié  des   lecteurs  est  âgée de 50 ans minimum.  Près de  la moitié est   impliquée dans  l’histoire  locale et  dans  le patrimoine.  Un quart des lecteurs a une bonne expérience des archives. Les mobiles de consultation restent les mêmes que pour le public des archives territoriales. Une enquête menée en 2003-2004 sur les services éducatifs a permis de faire un état des lieux de l’offre culturelle et éducative ainsi que des  moyens   employés   à   cet   effet.  Elle   constitue   une   étape   dans   la  mise en place d’un observatoire de la politique éducative et culturelle des archives. Il faut signaler les efforts considérables pour communiquer et diffuser les ressources via   les   sites   Internet.

En   plus   des   centres   des  Archives   nationales,   près   de   80   services d’archives départementales en sont pourvus aujourd’hui. Ils étaient 40 en 2000, 41 en 2001, 47 en 2002, 58 en 2003, 68 en 2004, 74 en 2005. Une enquête est en cours sur la généalogie et sur l’Internet. L’Internet a en effet transformé les usages que les publics font des archives. Par exemple, les archives départementales de la Mayenne possèdent une salle de lecture avec 25 postes informatiques. Le site Internet reçoit autour de 30 000 connexions mensuelles, au cours desquelles plus d’un million d’images sont  téléchargées.  Le site correspond à une salle de lecture virtuelle ouverte  jour  et  nuit,  qui   reçoit  à certaines  heures plus d’une centaine de visiteurs simultanément.

Au total, l’enjeu pour les archives est de répondre à une demande sociale de plus en plus  forte.  L’histoire s’est   transformée en une science de  l’homme qui  donne,  depuis une trentaine d’années, toute sa dimension à la dialectique entre histoire et mémoire. La fonction sociale   de   l’histoire   se   diversifie   en   France,   avec   l’émergence   des   « minorités »   et   des  « communautés »   et   la   multiplication   des   discours   historiques,   au   risque   de   certaines superpositions,  voire de conflits.  C’est là que l’archiviste,  dépositaire et  conservateur de la mémoire collective, doit jouer le rôle de recours.

 

Thème 2 : besoin d’archives

Vingt-cinq ans d’enseignement de découverte des archives de l’époque moderne par les étudiants de licence d’histoire de l’université de Poitiers,  par Jacques Péret, professeur à l’université de Poitiers.

Depuis 25 ans, les enseignants d’histoire moderne de l’université de Poitiers proposent aux étudiants de licence d’histoire, dans le cadre d’une première spécialisation, une initiation aux sources de l’époque moderne. L’objectif est d’une part de faire découvrir les grands types de sources à partir des fonds originaux des archives départementales, principalement, d’autre part de faire dépouiller à chaque étudiant un exemplaire de chaque source avant d’en faire une analyse. Nous essaierons de montrer les méthodes scientifiques et pédagogiques suivies et les retombées de cet enseignement quant à la formation, la recherche et la pratique des dépôts d’archives.

 

L’évolution du cursus universitaire d’histoire et la fréquentation étudiante des centres d’archives, par Yves Denéchère, professeur à l’université d’Angers.

Il   s’agit  de  poser   la  question des   effets  de   la   récente   réforme  de   l’enseignement supérieur dite réforme LMD (Licence-Master-Doctorat) sur les recherches des étudiants en histoire et donc sur leur fréquentation des centres d’archives.  Dans beaucoup d’universités, cette réforme s’est accompagnée d’une refonte plus ou moins importante du cursus recherche au niveau bac + 4 et bac + 5. Le passage du système maîtrise/DEA au master recherche a en effet provoqué un changement dans la nature des travaux demandés aux étudiants en histoire.
Les  statistiques  des   inscriptions  dans ces   formations  et  des  salles  de  lecture de différents centres   d’archives   (Archives   départementales   de  Maine-et-Loire   et   Centre   des   archives diplomatiques de Nantes notamment) montrent les effets de ces changement sur le nombre des étudiants  en   histoire   fréquentant   les   archives.  Mais   il   est   possible   d’aller   plus   loin   et d’évoquer de nouvelles manières pour les étudiants en histoire de travailler dans les centres d’archives et les nouvelles attentes qui sont les leurs.

Le passé dans  le présent : quelques usages de  l’histoire  locale,  par Benoît  de  l’Estoile, professeur d’anthropologie sociale à l’École normale supérieure.
La communication se fonde sur une enquête réalisée entre 1995 et 1998 dans une ville d’environ 50 000 habitants, située dans le Bassin parisien, en réponse à un appel d’offres de la mission du patrimoine ethnologique du ministère de la Culture.  Il s’agit  de poser quelques réflexions sur les usages de l’histoire locale, mais en considérant ce thème d’un point de vue anthropologique.  L’analyse  du monde des   sociétés   savantes  a déjà  fait   l’objet  de  travaux historiques de valeur,  à commencer  par  ceux de Jean-Pierre Chaline,  mais  qui  demeurent marqués par une posture qui tient du rapport du professionnel à l’amateur. Il convient donc d’envisager le récit historique comme ayant un sens pour le présent, dans ce qu’il dit sur la position sociale d’une personne ou d’un groupe : « Parler du passé, c’est parler du présent, et en  fonction des   enjeux  présents.  Les  hommes   sont  plus   influencés  par   les   erreurs  qu’ils ressentent que par la vérité qu’ils ignorent », Bronislav Malinowski, 1938.
Une première difficulté réside dans la terminologie employée, qui engage souvent notre propre  rapport  à cet  univers :   il  suffit  de songer  à des mots comme « sociétés  savantes », « historien amateur » ou « histoire  locale ».  Il  serait  plus  juste de parler d’érudition  locale, faisant référence à des pratiques d’érudition qui s’inscrivent plus ou moins dans un modèle disciplinaire établi, mais qui ont en commun l’ancrage dans un lieu ou une région. Pourquoi   pratiquer   l’érudition   locale ?   L’investissement   dans   le   passé   revêt principalement deux dimensions, toutes deux marques de statut. D’une part, l’histoire locale, activité légitimante,  signifie affirmation d’un statut social  et culturel.  L’érudition locale est certes une activité solitaire (fréquentation des archives),  mais en même temps éminemment sociale : elle mobilise un réseau et s’inscrit dans une communauté. La pratique de l’érudition permet de revendiquer son appartenance à une communauté savante et donc de redéfinir son identité en échappant à celle qu’impose une trajectoire professionnelle. Elle constitue aussi un moyen d’accéder à des univers sociaux valorisants et dispensateurs de respectabilité : sociétés historiques étrangères ; milieux universitaires ; institutions patrimoniales officielles.  D’autre part, l’histoire locale a précisément comme caractéristique d’être localisée et d’entretenir une revendication d’appartenance locale.  La connaissance du passé local vaut démonstration de l’attachement   au   local.   L’analyse   proposée   par   Norbert   Elias   en   termes   de   relation established-outsiders  peut être utilisée. L’acquisition du statut d’érudit local demande avant tout du temps : le savoir s’acquiert par familiarité avec un territoire, maintes fois arpenté et étudié. Ainsi, l’histoire locale, parfois présentée comme facteur de « cohésion sociale », en ce qu’elle renforcerait le sentiment d’appartenance,  est aussi potentiellement  dangereuse parce qu’elle risque de diviser.

 

Faire saigner ses racines : archives et généalogie, par Sylvie Sagnes, chargée de recherches au CNRS.
Depuis   l’aube   des   années   1970,   la   pratique   de   la   généalogie   fait   l’objet   d’un engouement   sans   précédent   en   France,  confrontant   les   services   d’archives   à   un   public nouveau et  sans cesse croissant.  À  la  faveur  d’enquêtes conduites dans  le Minervois et  à Toulouse auprès d’amateurs, isolés ou adhérents de cercles, il s’agit d’abord d’envisager le rapport   des   généalogistes   aux   archives   autrement  que   sous   l’angle,   pratique,   du   recueil d’informations.  Outre  son caractère  impératif,   la dimension  symbolique,  pour  ne pas  dire affective,  de cette consommation d’archives retiendra notre attention.  C’est  que,  moyen de présentification et d’incorporation de l’ancêtre, « l’archive » et sa reproduction sans fin, sous une forme ou une autre, servent à restaurer dans la conscience des individualités une hérédité oubliée.   Point   de   départ  d’une   aventure   toute   en   écriture,   cette   archive   inlassablement répliquée  joue un rôle dont  on ne peut  véritablement  saisir  la portée qu’en  l’appréhendant dans  le concret  de  toutes ces productions graphiques.  Or leur profusion n’a d’égale que la diversité qui  se fait   jour d’une entreprise généalogique à  l’autre.  Chaque reconstitution est singulière, et dans son contenu et dans sa forme, la mise en écriture ne faisant que refléter la manière foncièrement sélective qu’ont les généalogistes d’aborder leur histoire familiale pour, en  fin de compte,   se  raconter  eux-mêmes.  À  titre d’exemple,   tel  généalogiste,   retrouvant plusieurs   ancêtres   tisserands,   y   voit   une   explication   de   son   goût   pour   le   patchwork.
Autographe   en même   temps  qu’autobiographique,   lieu de   toutes   le   confession,   l’écriture qu’engendre   l’archive   se   fait   alors   pudique  pour   se   refuser   à   la   lecture   et   esquisser   les contours d’un jardin secret où l’on ne cultive rien d’autre que son seul plaisir narcissique.

 

Accès aux documents administratifs, accès aux archives : quels publics pour la CADA ? par Elisabeth Rabut, chef de l’inspection générale des Archives de France.

La Commission d’accès aux documents administratifs est une autorité administrative indépendante qui,  depuis la dernière réforme de 2005, est chargée de veiller au respect des règles légales d’accès aux documents administratifs et aux archives publiques. À ce titre, elle émet des avis après un refus de consultation (saisine précontentieuse obligatoire),  émet des conseils et recommandations et peut infliger des sanctions. Le nombre d’avis rendus par la CADA était  de 5 105 en 2005  (contre 5 467 en 2004).  Dans  l’ensemble de son action,   la Commission s’efforce de  faire prévaloir  un équilibre entre  le principe de  transparence de l’action administrative et la nécessaire préservation des secrets protégés par la loi. Les   pétitionnaires   sont   en   majorité   des   personnes   physiques :   trois   quarts   des demandes   d’avis.   Les   personnes   morales   qui   demandent   des   avis   à   la   CADA   sont principalement   de   droit   privé   (associations   notamment),   les   collectivités   publiques   ne représentant  qu’à  peine  plus  de  1% des   avis.  Les   demandes   de   conseil   proviennent,   en revanche, en majorité de collectivités publiques, collectivités territoriales dans les trois quarts des cas. Il est à noter que les demandes d’avis ou de conseils ne sont pas proportionnelles à la population : l’Île-de-France vient en tête avec 33,5% des demandes ; la région des Pays-de-la-Loire revendique 4% des demandes alors qu’elle regroupe 5,4% de la population française. Il arrive aussi que la loi de 1978 soit utilisée par des groupes de pression du style associations pour l’environnement ou associations de défense des contribuables. La CADA est aussi saisie par des « habitués », véritables « harceleurs de l’administration », dont les demandes finissent souvent par être considérées comme abusives.
Si l’on envisage la teneur des avis délivrés par la Commission, on constate que 41 % des avis   sont   favorables  à  la communication des  documents  en cause.  Depuis   sa création,   la CADA a pris le parti de favoriser la communication quitte à l’assortir de clauses restrictives partielles   (occultations   par   exemple).  Une   part   significative   des   demandes   (39,5%)   sont déclarées   sans  objet :  désistement  du demandeur,  document   inexistant,  document  détruit, perdu   ou   qui   est   communiqué   en   cours   de   procédure.   10%  environ   des   demandes   sont irrecevables :  demande   imprécise,  demande  ne   concernant  pas  un document   administratif mais de la documentation. Dans 5% des cas, la CADA se déclare incompétente : affaire portée devant une juridiction. Les avis défavorables sont fondés pour l’essentiel sur l’atteinte à la vie privée  (environ 40%).  Les  refus   fondés  sur   les   secrets   liés  à  la défense nationale et  à  la politique étrangère sont très rares.

Thème 3 : attirer les publics, ou mais pas à tout prix !

Exposer des documents d’archives : une gageure ? par Ariane James-Sarazin, responsable du département  de  l’action éducative et  culturelle des Archives nationales et  du Musée de l’histoire de France.

Il  n’est  sans doute pas excessif  d’affirmer  que  la politique culturelle des Archives nationales   est   aujourd’hui   tout   entière   centrée   sur   une   programmation   d’expositions temporaires. Cette constatation revêt un caractère paradoxal à au moins trois titres. En premier lieu,   exposer   un   document   d’archives,   c’est   lui   imposer   un   double   détournement :   un document produit à des fins utilitaires est transformé en un document patrimonial qui devient un objet d’exposition. En second lieu, force est de reconnaître que cet objet d’exposition n’a pas, à la différence d’un objet d’art, de qualités visuelles intrinsèques. C’est que le document d’archives  a d’autres  atouts,  mais   son appréhension par   le public n’est  pas   immédiate  et nécessite  une  médiation   sans  doute   plus   importante  qu’avec  des  œuvres  d’art   classiques (déchiffrement,   insertion   dans   un   contexte   historique).  Dans   ces   conditions,   on   peut   se demander pourquoi s’acharner et persister à produire des expositions d’archives. Parce que les archivistes,  dépositaires  d’un patrimoine,  ont  une mission de  restitution au public  le plus large. Il ne s’agit même pas ici de valorisation culturelle au sens classique du terme, mais de communication :   l’exposition d’archives  doit  être  regardée comme une autre  facette de  la mission légale de communication, permettant de toucher un autre public que celui des salles de lecture. C’est dans cette perspective que le Musée de l’histoire de France a pris l’habitude de mener des enquêtes de satisfaction auprès des publics des expositions  temporaires,  par exemple à l’occasion de l’exposition Paris 1730, d’après le plan de Turgot. Ces remarques liminaires rendent encore plus nécessaire le respect de quelques grandes règles dans la préparation d’une exposition d’archives.  En premier  lieu,   il  convient  de fuir absolument toute tentation d’exhaustivité et de bannir l’esprit d’accumulation qui caractérisait la muséographie du XIXe siècle. En second lieu, on accordera systématiquement la préférence à  la présentation de documents originaux :  c’est   le contact  physique avec  le document  qui attire et mobilise le spectateur. La tentation de mélanger des objets, issus des collections de musées, avec des documents d’archives doit être reconsidérée. Elle a l’inconvénient de donner l’impression que les objets en trois dimensions ont un rôle de cache-misère qui dévalorise les archives exposées. On peut parfaitement faire le pari de ne montrer que des documents écrits (Marie-Antoinette : pièces à conviction).
La  réussite de véritables expositions d’archives passe aussi  par un certain nombre de conditions.  Le choix du  sujet  doit  privilégier   l’écoute de  la demande   sociale,   laissant  au second plan la fonction de valorisation de la politique de classement du service. Il est souvent payant  de   labourer   les   lieux  communs  de   l’histoire,   tout   en  renouvelant   le   regard  et   en présentant   des   documents   peu   connus.   La   confrontation   des   archives   avec   des  modes d’expression  culturelle   relevant  du  spectacle  vivant  peut   également   être   féconde :   lecture d’archives   des   archives   départementales   de   l’Aube   ou   des   Alpes   de   Haute-Provence ; rencontre avec le regard d’artistes contemporains (exposition Détournements de fonds publics  aux Archives nationales ou Plis et déplis  aux archives départementales de l’Aube). On peut aussi plaider pour une muséographie audacieuse et décomplexée : l’appartenance au monde des archives n’interdit pas le spectaculaire ou le théâtral. Publics et musées, un exemple à suivre ? par Anne-Pascal Marquet, responsable du service des publics du musée des Beaux-Arts d’Angers.
Plus   encore   que   les   archives,   les  musées   dépendent   de   la   question   des   publics. Pourquoi le public vient-il, que cherche-t-il ? Toute politique des publics passe, dans la sphère muséale, par la réconciliation de deux types d’attentes : celui qui vient pour savoir découvre l’émotion et  ceux qui  viennent  pour   l’émotion découvrent   le savoir.  C’est  dans cet  esprit qu’un service des publics a été mis en place au sein des musées d’Angers depuis quatre ans. Son action a  suivi   trois  grands  axes.  La connaissance  approfondie  des  collections  est  un préalable indispensable.  L’étude des publics existant est tout aussi nécessaire.  Elle suppose des enquêtes, mais aussi la mise en place de procédures internes, du type fiches de liaison. Fort de cette expertise, le service a entrepris une politique de diversification de la typologie des   visiteurs.   Plusieurs   outils   ont   été   développés   à   cette   fin :   fiches   de   salles,   bornes interactives,  journaux d’exposition s’efforcent de créer une proximité nouvelle avec chaque catégorie   de   public.  Des  offres   novatrices   sont   également   construites :   ainsi,   la  nuit  des étudiants qui a su rassembler plus de 1 000 visiteurs en une soirée.

 

Participation du public  dans   la valorisation des  archives   en  ligne,  par   Joël  Surcouf, directeur des archives départementales de la Mayenne.
La numérisation massive de documents d’archives à partir de 2003, suivie de leur mise en ligne a,  dans la Mayenne,  été mise en œuvre avec un objectif clair de diminution de la fréquentation de la salle de lecture des archives départementales, arrivée à saturation. On peut donc dire que cette politique a été conduite dans le souci de détourner une partie du public de la  salle de  lecture physique des  archives  départementales  au profit  d’une  salle de  lecture virtuelle.  De   ce  point  de  vue,   les  1 500 visites  quotidiennes   enregistrées  par   le site des archives et les 23 millions d’images consultées en 2006 signent un incontestable succès. Mais il   faut   aussi  observer  que   la  mise   en  ligne   change   radicalement   le   rapport  d’un  service d’archives avec son public.
Cette extension du public des archives, au-delà des traditionnels habitués, s’accompagne de l’apparition de nouveaux modes relationnels. Les lecteurs s’expriment désormais beaucoup par  messagerie,  à  tout  moment  et  dans   tous   les   fuseaux horaires.   Ils   signalent  erreurs  et anomalies,  rendant possible le perfectionnement des bases mises en ligne. Ils s’entraident à travers forum et listes de diffusion. Surtout, les archives départementales de la Mayenne ont su   répondre   positivement   au   désir   de   certains   lecteurs   de   participer   à   des   travaux d’enrichissement des données disponibles en ligne. Il en va ainsi des tâches d’indexation. Les archives ont mis en ligne des lots d’images et des lecteurs ont proposé d’indexer eux-mêmes à la page. Le chiffre de 120 000 indexations a été atteint en un an. L’indexation des actes de mariage du XIXe siècle a ainsi fait intervenir 200 bénévoles qui se contrôlaient mutuellement, les   archives   départementales   arbitrant   les   éventuelles   divergences   d’appréciation.   Le signalement  des mentions   remarquables  des actes  (événements climatiques,  accidents etc.) s’est construit dans la même relation participative avec le public. Il en va de même pour les listes  nominatives.  Récemment,   le  dépouillement  des   registres  d’écrou  a  permis  de   faire intervenir une nouvelle catégorie de releveurs,  celle des condamnés à des travaux d’intérêt général.

 

Les   enjeux  du public  pour   les  bibliothèques :  à  quel  prix ?  par   Jean-Charles  Niclas, directeur de la bibliothèque municipale d’Angers.

Fidéliser et diversifier le public dont les usages et les attentes ont été bouleversés par l’arrivée d’Internet : c’est l’un des enjeux des années à venir pour les bibliothèques. Comment rattraper   les  lecteurs qui   fuient ? À  l’heure où  l’enquête du CREDOC sur   les publics des bibliothèques (enquête qui sera publiée lors du prochain Salon du livre à la fin du mois de mars) semble contredire les mauvais chiffres des statistiques de la direction du livre, force est de   constater   toutefois   que   la   démocratisation   de   la   lecture   semble   recueillir   de   faibles résultats. En s’appuyant sur l’exemple de la bibliothèque municipale d’Angers dont il est le directeur, Jean-Charles Niclas propose d’étudier les pistes qui peuvent permettre de conquérir de nouveaux publics. Mais à quels prix ? L’enjeu   est   fort  mais   les   débats   soulevés   sont   importants :   la   gratuité   totale ? L’ouverture   de   nocturnes   et   des   dimanches ?  Comment  mener   des   projets   au   cœur   des collectivités territoriales qui se voient  confrontées à une gestion financière de plus en plus serrée ? Quelles politiques pour quels publics ? Servir le plus grand nombre ou focaliser des forces sur des publics visés ? Peut-on conjuguer les deux ? Toutes ces questions se posent aujourd’hui dans toutes les bibliothèques municipales de France et au cœur de la profession de bibliothécaires. Elles sont d’autant plus aiguës que la place prise par Internet dans la société de l’information est de plus en plus grande.

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